Madame la Ministre,
J’observe de loin, depuis quelques temps, l’agitation qui
gronde autour de votre projet de loi. Le débat fait rage, le peuple s’approprie
la rue, les députés n’en veulent pas, la violence augmente et vous évoquez la
possibilité d’un 49-3.
Oui mais voilà, vous êtes coincée. Si la loi ne passe pas ce
sera un échec, telle la déchéance de nationalité qui nous aura causé bien des polémiques
pour au final : rien. Et si vous passez en force, vous devrez vous
préparer à faire face au tremblement de terre qui sommeille derrière le
grondement. Il ne vous reste alors plus qu’une solution : convaincre l’Hémicycle
du bien fondé de votre projet. Et la tâche n’est pas aisée.
Je dois vous avouer, Madame la Ministre, que de mon regard
lointain, votre petite réformette me fait doucement sourire. Je vous le
concède, à votre niveau cela n’a rien d’une réformette, c’est même une vraie
réforme portée à bouts de bras et défendue corps et âme depuis plusieurs
semaines. Mais à l’échelle du Gouvernement, ce n’est qu’une goutte d’eau dans
un verre bien vide. Car c’est l’impression que vous donnez, vous, les « Décideurs ».
Chacun fait son petit plan dans son coin sans jamais demander son avis à son
voisin. Sauf qu’un pays, ce n’est pas chacun qui réfléchit à sa petite affaire
comme il a envie sans consulter les autres. C’est un effort commun pour aller
dans la bonne direction.
C’est pourquoi, Madame la Ministre, je ne crois pas en votre
projet. Ou en tout cas, je ne crois pas en votre projet seul, perdu en
Atlantide si j’ose dire. Je ne vous ferai pas l’affront de vous asséner les
habituels arguments que vous entendez à longueur de temps depuis l’annonce de
cette loi. Non. Ma vision est bien plus globale que cela. Car l’accès au
travail, ce n’est pas seulement l’accès au travail. C’est l’accès au logement,
aux soins, aux activités extra-professionnelles, à la consommation et à tout ce
qui fait que vivre n’est pas survivre. Tout ce qui fait que chaque proposition
et décision devrait être pensée en concertation avec l’ensemble et non pas
comme un pansement sur une plaie ouverte tandis que l’hémorragie interne s’étend.
Je comprends que les gens voient cette réforme d’un mauvais œil.
Vous affirmez vouloir protéger les salariés sans pour autant leur donner les
clés qui aideront à leur succès. Pourquoi alléger les conditions de
licenciements sans, de l’autre côté, faire de même pour les conditions de
démissions ? Vous semblez vouloir mettre de côté volontairement un point
qui me parait essentiel : avoir un CDI n’est pas la garantie d’un bonheur
immuable, surtout vu la tournure que prend le marché du travail pour les années
à venir tandis que vous ajoutez des taxes sur les CDD. Beaucoup de salariés ne
sont pas heureux dans leur travail. Aussi bien à cause des conditions qui leur
sont imposées que de par la nature même de ce travail. Nombreux sont ceux qui
souhaiteraient opérer une reconversion mais dans la conjoncture actuelle, avec
un niveau de chômage si élevé, décider volontairement de quitter son emploi est
vu comme une folie qui va même jusqu’à la stigmatisation. Et les Institutions
elles-mêmes font tout pour dissuader le peu de gens qui réussissent à prendre
leur courage à deux mains pour tenter leur chance. Vous souhaitez donner plus de flexibilité aux entreprise. Très bien. Mais ne pensez-vous pas, alors, que donner également plus de flexibilité aux salariés serait tout aussi légitime, afin de permettre à certains de laisser la place à d'autres ? Nous ne vivons plus à l'époque de nos parents, Madame la Ministre. Les estimations nous disent qu'à l'avenir une personne occupera en moyenne 3 à 5 postes différents au cours de sa carrière. Pourquoi vouloir à tout prix continuer à nous enfermer dans un schéma obsolète ?
Vous mettez en place le Compte Personnel d’Activité mais
durcissez les conditions d’accès aux formations. Vous instaurez la nouvelle
Prime d’Activité mais limitez son attribution. Vous voulez pousser l’apprentissage
mais modifiez les conditions de travail des apprentis. Et regroupant tout ça, Madame
la Ministre, quid des étudiants-salariés ? Je souhaiterai moi-même
reprendre des études à la rentrée 2016. Ayant plus de 26 ans, après un rapide
calcul, l’idée de me lancer a à peine eu le temps de m’effleurer que déjà je
pensais à abandonner. Est-ce normal que, sous prétexte d’être Etudiant, une
personne n’ait pas le droit aux mêmes prestations sociales pour le même nombre
d’heures travaillées qu’une personne qui ne l’est pas ? Et je dis bien « nombre
d’heures travaillées » car je ne compte même pas les heures de cours et le
travail à fournir à côté pour espérer obtenir son diplôme dans des conditions
pareilles. Est-ce encourager les gens que de leur dire « Faites plus et
vous aurez moins » ? Est-ce là la façon dont vous traitez l’avenir de
votre pays et de vos citoyens ?
Oui, votre petite réformette me fait sourire. Mais ce n’est
pas que vous, Madame la Ministre. Oh non. C’est l’ensemble du fonctionnement
actuel et dépassé des Gouvernements en place depuis 30 ans qui me fait sourire.
Vous savez, en français on a pour habitude de dire « prendre un risque »
quand dans les pays anglo-saxons on dira « take a chance ». Cette expression
démontre à elle seule que dans notre pays tout changement est perçu comme un
potentiel risque plutôt que comme une opportunité, ce qui nous empêche bien
souvent d’aller au fond et au bout des choses. Je trouve cela bien dommage et
dommageable pour l’évolution de notre nation.
Décidément, la France a bel et bien raté son entrée dans le XXIème siècle.
Décidément, la France a bel et bien raté son entrée dans le XXIème siècle.