jeudi 5 mai 2016

Lettre ouverte à Madame El Khomri.

Madame la Ministre,

J’observe de loin, depuis quelques temps, l’agitation qui gronde autour de votre projet de loi. Le débat fait rage, le peuple s’approprie la rue, les députés n’en veulent pas, la violence augmente et vous évoquez la possibilité d’un 49-3.
Oui mais voilà, vous êtes coincée. Si la loi ne passe pas ce sera un échec, telle la déchéance de nationalité qui nous aura causé bien des polémiques pour au final : rien. Et si vous passez en force, vous devrez vous préparer à faire face au tremblement de terre qui sommeille derrière le grondement. Il ne vous reste alors plus qu’une solution : convaincre l’Hémicycle du bien fondé de votre projet. Et la tâche n’est pas aisée.

Je dois vous avouer, Madame la Ministre, que de mon regard lointain, votre petite réformette me fait doucement sourire. Je vous le concède, à votre niveau cela n’a rien d’une réformette, c’est même une vraie réforme portée à bouts de bras et défendue corps et âme depuis plusieurs semaines. Mais à l’échelle du Gouvernement, ce n’est qu’une goutte d’eau dans un verre bien vide. Car c’est l’impression que vous donnez, vous, les « Décideurs ». Chacun fait son petit plan dans son coin sans jamais demander son avis à son voisin. Sauf qu’un pays, ce n’est pas chacun qui réfléchit à sa petite affaire comme il a envie sans consulter les autres. C’est un effort commun pour aller dans la bonne direction.

C’est pourquoi, Madame la Ministre, je ne crois pas en votre projet. Ou en tout cas, je ne crois pas en votre projet seul, perdu en Atlantide si j’ose dire. Je ne vous ferai pas l’affront de vous asséner les habituels arguments que vous entendez à longueur de temps depuis l’annonce de cette loi. Non. Ma vision est bien plus globale que cela. Car l’accès au travail, ce n’est pas seulement l’accès au travail. C’est l’accès au logement, aux soins, aux activités extra-professionnelles, à la consommation et à tout ce qui fait que vivre n’est pas survivre. Tout ce qui fait que chaque proposition et décision devrait être pensée en concertation avec l’ensemble et non pas comme un pansement sur une plaie ouverte tandis que l’hémorragie interne s’étend.

Je comprends que les gens voient cette réforme d’un mauvais œil. Vous affirmez vouloir protéger les salariés sans pour autant leur donner les clés qui aideront à leur succès. Pourquoi alléger les conditions de licenciements sans, de l’autre côté, faire de même pour les conditions de démissions ? Vous semblez vouloir mettre de côté volontairement un point qui me parait essentiel : avoir un CDI n’est pas la garantie d’un bonheur immuable, surtout vu la tournure que prend le marché du travail pour les années à venir tandis que vous ajoutez des taxes sur les CDD. Beaucoup de salariés ne sont pas heureux dans leur travail. Aussi bien à cause des conditions qui leur sont imposées que de par la nature même de ce travail. Nombreux sont ceux qui souhaiteraient opérer une reconversion mais dans la conjoncture actuelle, avec un niveau de chômage si élevé, décider volontairement de quitter son emploi est vu comme une folie qui va même jusqu’à la stigmatisation. Et les Institutions elles-mêmes font tout pour dissuader le peu de gens qui réussissent à prendre leur courage à deux mains pour tenter leur chance. Vous souhaitez donner plus de flexibilité aux entreprise. Très bien. Mais ne pensez-vous pas, alors, que donner également plus de flexibilité aux salariés serait tout aussi légitime, afin de permettre à certains de laisser la place à d'autres ? Nous ne vivons plus à l'époque de nos parents, Madame la Ministre. Les estimations nous disent qu'à l'avenir une personne occupera en moyenne 3 à 5 postes différents au cours de sa carrière. Pourquoi vouloir à tout prix continuer à nous enfermer dans un schéma obsolète ?

Vous mettez en place le Compte Personnel d’Activité mais durcissez les conditions d’accès aux formations. Vous instaurez la nouvelle Prime d’Activité mais limitez son attribution. Vous voulez pousser l’apprentissage mais modifiez les conditions de travail des apprentis. Et regroupant tout ça, Madame la Ministre, quid des étudiants-salariés ? Je souhaiterai moi-même reprendre des études à la rentrée 2016. Ayant plus de 26 ans, après un rapide calcul, l’idée de me lancer a à peine eu le temps de m’effleurer que déjà je pensais à abandonner. Est-ce normal que, sous prétexte d’être Etudiant, une personne n’ait pas le droit aux mêmes prestations sociales pour le même nombre d’heures travaillées qu’une personne qui ne l’est pas ? Et je dis bien « nombre d’heures travaillées » car je ne compte même pas les heures de cours et le travail à fournir à côté pour espérer obtenir son diplôme dans des conditions pareilles. Est-ce encourager les gens que de leur dire « Faites plus et vous aurez moins » ? Est-ce là la façon dont vous traitez l’avenir de votre pays et de vos citoyens ?

Oui, votre petite réformette me fait sourire. Mais ce n’est pas que vous, Madame la Ministre. Oh non. C’est l’ensemble du fonctionnement actuel et dépassé des Gouvernements en place depuis 30 ans qui me fait sourire. Vous savez, en français on a pour habitude de dire « prendre un risque » quand dans les pays anglo-saxons on dira « take a chance ». Cette expression démontre à elle seule que dans notre pays tout changement est perçu comme un potentiel risque plutôt que comme une opportunité, ce qui nous empêche bien souvent d’aller au fond et au bout des choses. Je trouve cela bien dommage et dommageable pour l’évolution de notre nation.

Décidément, la France a bel et bien raté son entrée dans le XXIème siècle.